Dix mille puces, pas une seule américaine

Z.ai, le laboratoire chinois autrefois connu sous le nom de Zhipu et concepteur de la famille de modèles GLM, a terminé la construction d'un centre de données de classe gigawatt et en a mis une partie sous tension. L'installation tourne sur plus de dix mille semi-conducteurs fabriqués en Chine et, d'après les informations publiées, sur aucun composant Nvidia. Elle est présentée comme la plus grande installation de serveurs bâtie par une entreprise chinoise d'intelligence artificielle, et Z.ai exploite désormais plusieurs grappes de plus de dix mille puces chacune.

Ce qui compte ici, c'est l'exclusivité, pas la taille. Les entreprises chinoises assemblent de grandes grappes depuis des années, en général à partir d'un mélange de matériel Nvidia accumulé en réserve, de variantes conformes aux règles d'exportation et d'accélérateurs nationaux. Une installation où il n'entre aucun silicium américain dit tout autre chose. Elle dit que la chaîne d'approvisionnement nationale, de l'accélérateur à l'interconnexion en passant par le logiciel qui les pilote, est assez complète pour monter un site d'entraînement à l'échelle des modèles de pointe sans licence de Washington.

Il y a un contexte derrière. La Chine a engagé environ 2 000 milliards de yuans, soit près de 295 milliards de dollars ou 273 milliards d'euros, dans la construction nationale de centres de données sur cinq ans. Cette installation est l'un des cas où ce programme passe du stade de l'annonce au stade opérationnel, et le stade opérationnel est le seul qui change les options de qui que ce soit.

Le rachat qui compte plus que le bâtiment

Le même jour, Z.ai a finalisé l'acquisition de Zhongke Jiahe, éditeur de logiciels d'infrastructure pour l'intelligence artificielle fondé par des chercheurs de l'Académie chinoise des sciences. Sa technologie fait une chose étroite et déterminante : elle exécute efficacement un même modèle sur des accélérateurs de conceptions différentes fabriqués en Chine, dont ceux de Huawei et de Cambricon.

C'est là le vrai goulet d'étranglement, et ce n'est pas un problème de matériel. Si une décennie d'alternatives à Nvidia n'a rien délogé, ce fut rarement une question de performance brute du silicium. C'est que chaque charge de travail devait être portée, réglée et maintenue architecture par architecture, et que le coût du portage dépassait l'économie faite sur le matériel. Une installation nationale qui mêle deux ou trois familles d'accélérateurs multiplie ce problème au lieu d'y échapper.

Z.ai n'a pas cherché à le résoudre en interne. Elle a racheté une équipe de l'Académie des sciences qui l'avait déjà résolu, et a signé le jour même où elle annonçait le site. L'enchaînement se lit comme une intention. Une entreprise sûre de pouvoir masquer l'hétérogénéité de son matériel avec ses propres ingénieurs n'achète pas cette compétence au moment précis où elle en a besoin. Ce rachat est un aveu de la difficulté de cette couche logicielle et, du même coup, la raison pour laquelle le gigawatt est exploitable.

Un gigawatt achète moins qu'il n'y paraît, et c'est justement le sujet

Un gigawatt, c'est à peu près le soutirage instantané de 750 000 foyers. Dit comme cela, le chiffre paraît décisif, et pour un lecteur européen il vaut la peine de le convertir dans la monnaie qui nous contraint vraiment. Ce ne sont pas les puces. C'est le raccordement au réseau.

Les accélérateurs chinois rendent en général moins de calcul par watt que les puces Nvidia qu'ils remplacent. Un gigawatt de silicium Huawei et Cambricon n'achète donc pas un gigawatt de débit d'entraînement équivalent Nvidia. Il en achète nettement moins. La stratégie ne tient que si l'on peut mettre plus de puissance derrière le même résultat, et Pékin le peut, parce que la capacité de réseau et la construction de moyens de production sont précisément ce dont la Chine dispose en excédent.

L'Europe est de l'autre côté de ce marché. Les files d'attente de raccordement aux Pays-Bas, en Allemagne, en Irlande et au Royaume-Uni se comptent en années, pas en mois, et depuis un certain temps déjà, ce ne sont plus les puces qui limitent la capacité européenne en intelligence artificielle. C'est pourquoi cette annonce est à lire comme une affaire d'énergie déguisée en affaire de semi-conducteurs. Un concurrent qui peut payer son manque d'efficacité en électricité joue une partie qu'un opérateur européen ne peut pas reproduire, quel que soit le matériel qui finira par être disponible.

Ce que cela change pour un modèle déjà en place chez vous

Les modèles GLM sont à poids ouverts, et un nombre considérable d'entreprises européennes les font tourner en production, souvent comme étage à coût maîtrisé sous un modèle de pointe. Pour elles, la question pratique a toujours été la solidité de l'approvisionnement : si les contrôles à l'exportation se durcissent, est-ce que ce sur quoi j'ai bâti cesse d'être entretenu ?

La réponse a changé de forme, elle ne s'est pas améliorée. Une base de calcul nationale rend le développement de ces modèles bien moins tributaire des décisions de licence américaines, ce qui fait disparaître un mode de défaillance. Mais cette autonomie même est exactement ce qui rend les modèles dignes d'être contrôlés depuis l'autre bout. Les régulateurs chinois consultent les entreprises nationales de l'intelligence artificielle et des semi-conducteurs sur un durcissement des règles d'exportation visant les modèles avancés et les technologies qui les sous-tendent, une orientation rapportée cette semaine et pas encore adoptée.

Le risque n'a donc pas disparu. Il s'est déplacé, et il a doublé. Un modèle qui n'affrontait qu'un seul régime de contrôle des exportations se trouve maintenant pris entre deux, et ces deux-là ne se coordonnent pas. Pour une décision d'architecture à cinq ans, le tableau est très différent de celui que contiennent aujourd'hui la plupart des registres de risques européens.

Recopiez les poids, puis notez le régime applicable

Deux gestes, peu coûteux l'un comme l'autre, à faire ce trimestre. D'abord, pour chaque modèle chinois à poids ouverts que vous exploitez en production, recopiez les poids vers un stockage que vous maîtrisez, dans votre propre juridiction, avec une empreinte consignée. Des poids ouverts que vous avez téléchargés restent durables quoi que décide ensuite un gouvernement. Des poids ouverts que vous allez chercher à la demande dans un dépôt hébergé sont une dépendance déguisée en actif.

Ensuite, ajoutez un champ à votre inventaire de modèles : quel régime de contrôle des exportations s'applique. La plupart des inventaires notent la licence, le nombre de paramètres et le lieu d'hébergement. Presque aucun ne note la juridiction de contrôle, parce que jusqu'à récemment il n'y avait qu'une réponse plausible. Il y en a deux désormais, elles peuvent se durcir chacune de son côté, et un modèle peut devenir indisponible par l'une sans que l'autre ait bougé.

Rien de tout cela n'invite à changer de fournisseur ni à renoncer aux poids ouverts chinois. L'avantage de coût qui les a fait entrer chez vous est réel et ne va pas disparaître ; une base de calcul nationale le rendrait plutôt plus solide. Le propos est plus étroit. Vous dépendez désormais d'un objet dont la disponibilité future relève de décisions politiques prises dans deux capitales, et la parade coûte un espace de stockage et une colonne de tableur.